La Presse: Entrevue avec Denis Franceskin

« Je me suis vite rendu compte que ce que j’entendais à la télévision n’avait rien à voir avec la réalité. »

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La Presse • 3 Jun 2017 • RICHARD HÉTU

« ATTENTION À L’ENFUMAGE »
Le candidat du Front national aux législatives françaises en Amérique du Nord est convaincu que l’électorat de l’étranger va se repositionner sur celui de la métropole.

Denis Franceskin ne se fait pas d’illusions. Candidat du Front national aux législatives dans la cir­ conscription Canada–États­Unis, il ne s’attend pas à être élu. Mais, à 38 ans, ce résidant du New Jersey né à Marignane, près de Marseille, a bon espoir que les Français d’Amérique du Nord finiront par em­ boîter le pas à ceux de la métropole sur le plan politique. C’est sur la terrasse ensoleillée d’un pub anglais de Manhattan que nous avons rencontré celui qui est aujourd’hui directeur des opérations de l’entreprise de culture physique Life Time.
Q
Vous avez un parcours inusité. Arrivé à New York en 2005 pour enseigner le français à des cadres bancaires, vous avez vite lancé une société d’exportation de produits dérivés du monde de la lutte profes­sionnelle américaine. D’où cette idée vous est-elle venue ?
R
Comme tous les jeunes de ma génération, j’ai regardé la lutte à la télévision. J’étais un grand admira­ teur de Macho Man Randy Savage. Ç’a été une façon pour moi de faire un travail à mon compte en ex­ ploitant un produit typiquement américain. J’étais dans un endroit idéal pour répondre à la demande dans les pays francophones. Comme on dit en France, l’occasion fait le larron.
Q
Et votre engagement politique, d’où vient-­il ?
R
La politique a toujours existé pour moi. C’est un engagement personnel, intellectuel et moral aussi.
Tout, dans ma vie, a été politique, si vous voulez.
Q
Même votre décision de quitter la France ?
R
Ce que j’ai pu faire à l’étranger, en montant ma société aussi rapidement grâce aux avantages fiscaux et bancaires, il est impossible de le faire en France. Je n’étais pas en rébellion contre la France, mais c’est vrai [que la quitter] m’a permis de faire ici des choses que je n’aurais peut­être pas pu faire en France.
Q
Quelles sont les idées et les valeurs qui vous ont poussé à adhérer au Front national ?
R
Je me suis vite rendu compte que ce que j’entendais à la télévision n’avait rien à voir avec la réalité. Je me suis rendu compte que les gens qu’on accusait de racisme étaient des gens qui avaient dans leur famille des gens qui n’étaient pas tous des Gaulois, qu’on accusait d’antisémitisme des gens qui avaient des copains juifs ou qui étaient mariés à des Juifs. Je me suis rendu compte que les gens qu’on accusait d’être « les méchants », en fait, étaient de braves gens. Ça a été le déclic, si vous voulez.
Q
Y a­t­il un thème en particulier qui a motivé cette adhésion ?
R
L’enjeu de la sécurité. Très important, surtout dans le sud de la France. Il ne se passe pas un jour sans qu’il y ait dans le journal un acte d’agression. Vous savez, les Français peuvent accepter une vie simple à condition que leur sécurité soit assurée. Comment peut-on accepter que quelqu’un puisse prendre les transports en commun tous les jours pour gagner une misère et en plus se faire agresser, se faire voler son téléphone ou se faire frapper parce qu’il n’a pas voulu donner une cigarette? C’est impen­sable !
Q
Au deuxième tour de la présidentielle, Marine Le Pen a récolté 10,6 % des voix au Canada et 7,74 % des suffrages aux États­Unis. Comment expliquez­-vous l’écart entre ces résultats et ceux de votre candi­date en France ?
R
Par des raisons sociologiques. À New York, par exemple, vous avez les notables de droite, qui sont plutôt dans le milieu bancaire, plutôt conservateurs, et qui vont donc se porter sur Frédéric Lefebvre [le député sortant du parti Les Républicains, de la première circonscription des Français de l’étranger], qui représente la bourgeoisie de droite. Et vous avez aussi à Montréal, par exemple, l’électorat étudiant, qui s’est vu dans [Emmanuel] Macron parce qu’il était jeune, différent. C’était de l’enfumage, encore une fois. Mais je suis convaincu que, dans les années qui viennent, l’électorat de l’étranger, petit à petit, va se repositionner sur l’électorat de la métropole.
Q
En attendant, quel est votre message à ceux qui voteront aux législatives en Amérique du Nord ?
R
C’est un message de vérité, si vous voulez. Si j’avais voulu être ministre, je ne serais pas au Front na­tional, je serais chez Macron aujourd’hui. Mon objectif est de proposer un message de bon sens et, sur­tout, de réveiller les gens en leur disant : attention à l’enfumage, au bout du compte vous serez perdants, vous avez d’ailleurs déjà perdu. Ce qui est quand même assez extraordinaire, c’est que vous avez beau­coup de gens qui partent de France parce qu’ils ne peuvent pas vivre convenablement, parce qu’ils n’ont pas l’opportunité du travail, mais qui continuent à voter pour les mêmes gens qui, en fait, les ont poussés à partir. C’est quand même prodigieux.